Guide des genres : Drame, mélo, makjang

Souvent tourné en dérision parce qu’il place les émotions de ses protagonistes sur le devant de la scène, le drame et ses cousins, le mélo et le makjang, n’en reste pas moins un genre extraordinairement populaire, qui transcende les frontières culturelles. Les choses ont évoluées, mais le drame romantique a longtemps été indissociable de l’image des Kdramas…

J’ai décidé de publier ma nouvelle version de mon guide des genres sous forme d’articles, qui sont en même temps ajoutés à mes pages. Bonne lecture !

Qu’est-ce qu’un mélo, qu’est-ce qu’un drame ?

Choi Ji Woo et Bae Young Joon dans Winter Sonata (2002)

Le drame comme genre vient à l’origine du théâtre, né de la nécessité de séparer certaines œuvres des genres classiques de la tragédie et de la comédie. Contrairement à la “noble” tragédie le drame parfois qualifié de “bourgeois” ou de “romantique” vise à présenter des évènements graves ou pathétiques (au premier sens non dérogatoire de “pathétique” : qui provoque une vive émotion, notamment au spectacle de la souffrance) de manière plus réaliste et familière au public. Le mélodrame de son côté se définit comme un drame encore plus distinctement populaire, accompagné de musique (on pense aux fameux violons…), caractérisé par une intrigue compliquée et l’accumulation de situations violentes et pathétiques. On comprends par ces définitions que le drame et le mélo sont nés d’une volonté de toucher le grand public en plein cœur, par des intrigues dans lesquelles il peut se projeter et des personnages auxquels il peut s’identifier. Gourmandises populaires, grandes séductrices du public féminin, la beauté de la nature (pluie, neige, fleurs…), des visages (en particulier des yeux : miroirs de l’âme) et des cœurs tiennent dans ces séries une place de choix,  la musique y a une grande importance, le scénario peut être alambiqué (essayez de résumer un mélo, ce n’est pas l’exercice le plus aisé), et leur but principal est d’émouvoir le spectateur par l’évocation ou le spectacle de la souffrance. “Mélo” peut revêtir un sens péjoratif, pour qualifier un drame qui aurait tendance à se vautrer dans le pathos et le sentimentalisme excessif, et nous verrons plus loin que le makjang est encore plus mal considéré.

Le drame est poreux et s’invite dans beaucoup d’autres genres, et on retrouve sa présence dans les romances, sageuks, home dramas, revenge dramas notamment, et même les comédies, d’où le genre de la “dramédie”. Il conserve son trait caractéristique : la mise en exergue de la beauté des sentiments. Lorsqu’elle est maladroite, ce type de mise en scène peut donner un sentiment de complaisance dans le pathétique, et donner à voir une esthétique de la souffrance qui peut exaspérer. Lorsque c’est bien fait, ces dramas touchent le spectateur comme peu d’autres et marquent durablement les esprits.

Les années 90/2000 : Baby, je meurs d’amour

Shin Mina et Bi/Rain dans A Love to Kill (2005)

Les mélos et drames romantiques ont connu un âge d’or à la fin des années 90/début des années 2000. A la télévision les coréens ont vu passer les clips de Kpop avec ceux fameux scénarios incroyables de sacrifices ultimes par amour (pour les petits nouveaux, le clip “Burn It “ du groupe Golden Child se rapproche pas mal de ce genre révolu). Il faut aussi se rappeler que c’était une excellente période pour ces genres au cinéma…dans le monde entier ! Mes parents regardaient Le Patient Anglais, Mémoires d’une Geisha et Shakespeare in Love. Titanic venait d’exploser tous les records, en Asie on allait voir en masse Devdas, Love Letters et The Classic. Au lycée on pleurait le soir des soirées pyjama devant les DVD de Moulin Rouge, Romeo+Juliet, et The Notebook. Les amours contrariées dominaient le paysage scénaristique, il n’était pas rare de voir un Kdrama se terminer par la mort tragique d’un ou des protagonistes, et il ne faut pas oublier que le tout premier à connaître un succès significatif à l’étranger est un mélo, Winter Sonata ! C’est la grande période des ballades tires-larmes, des amnésies en série, et des belles héritières mourantes qu’on séduit par vengeance.

A la fin des années 2000/début des années 2010, tout cela commence à se démoder, les mélos deviennent plus niche (ils glissent vers les adaptations de romans Young Adult avec Dear John, The Fault in Our Stars…) et laissent la place devant le grand public aux comédies romantiques et romances légères aux fins heureuses, y compris dans les dramas. Par exemple la scénariste Lee Kyung Hee, dont les scénarios étaient très à la mode, reçoit moins de commandes et ses rares projets ne font plus les mêmes audiences. 

Les années 2010 et le drame humain : it hurts so good

Lee Ji Eun/IU dans My Mister (2018)

A la fin des années 2010 on voit le mélo romantique laisser la première place dans le cœur du public au drame humain mêlé de commentaire social. On écarte les scénarios alambiqués, les amnésies, maladies mortelles et autres histoires d’incestes, et on accueille des fables plus réalistes. Le drame colle à la peau. My Unfamiliar Family, My Mister, Lost, Rain or Shine, It’s Okay I Love You, Mother…si les protagonistes de mélo des années 90/2000 étaient majoritairement affectés par des facteurs externes implacables sur lesquels ils n’avaient que peu de pouvoir (secrets de famille, liens du sang, guerres de clans, grands évènements historiques tragiques, maladie, accident, classes sociales…) les nouveaux héros affrontent des facteurs plus internes (la dépression pointe son nez) et on sent une volonté plus nette de dénoncer l’origine du malaise (corruption, préjugés discriminatoires, lieu du travail et relations toxiques, violences conjugales et familiales…). La solitude et l’alinéation dans sa propre famille, dans son mariage, dans son travail et dans la société deviennent des  thèmes majeurs. Le sens du devoir reste toujours une préoccupation centrale du protagoniste de mélodrame, mais on sent que l’évolution de la société, des mœurs et des mentalités déplace la question, du respect des valeurs ancestrales (l’honneur et les valeurs de la famille notamment) vers le respect de la dignité de l’individu et de sa quête de sens. On sent aussi que les avancées de la psychiatrie sont passées par là, accompagnées d’une meilleure représentation de différents types de troubles du développement et de pathologies mentales, et que les intrigues tournent de moins en moins autour d’une romance interdite centrale. 

Que sera le mélodrame de demain ? Une chose est certaine : les héros de mélos n’ont pas fini de se jeter des regards embués de larmes sur une musique déchirante. Fais-moi souffrir, ça me fait plaisir…

Les grands noms du mélo et leurs classiques :

– La scénariste Lee Kyung Hee (Sorry I Love You, A Love to Kill, Nice Guy)
– Le réalisateur Yoon Seok Heo (Winter Sonata, Autumn in My Heart)
– La scénariste Noh Hee Kyung (Goodbye Solo, Padam Padam, It’s Okay That’s Love, That Winter the Wind Blows, Dear My Friends, Our Blues)

Autres dramas notoires : Que Sera Sera, Stairway to Heaven, Robber, Green Rose, Secret Love, Flowers for My Life, Move to Heaven, The Smile Has Left Your Eyes, Rain or Shine, Come and Hug Me, Navillera, When the Weather is Fine, Mother, Secret Love Affair, Lost, It’s Okay to not be Okay, My Mister, My Unfamiliar Family

Quand un drame ou un mélo va trop (?) loin : Makjang delight

Jang Seo Hee et Kim Seo Hyung dans Temptation of Wife (2008)

Les sud-coréens ont leurs propres soaps ou telenovelas, mais on ne peut pas traduire le terme  “makjang” par “soap opera” : “makjang” est à l’origine une expression populaire reprise par les journalistes difficile à traduire, qui signifie plus ou moins “aller jusqu’au bout des choses, sans se soucier de ce qui adviendra“. L’expression est employée spécifiquement depuis pour désigner un procédé scénaristique ou de mise en scène, utilisé le plus souvent dans un drame familial ou un mélo, qui consiste à tout mettre en œuvre pour garder l’attention du spectateur, au mépris du bon goût et de la cohérence. Le twist makjang par excellence est le secret de naissance improbable, mais tout est potentiellement “makjang” quand il s’agit de sortir de sa manche n’importe quel rebondissement extrême, et de rendre le spectateur addict aux révélations ou dans l’attente d’une rétribution (souvent par la vengeance et le triomphe final cathartique des gentils sur les méchants).

Kim So Yeon dans The Penthouse (2020)

Plus le secret, le crime ou le malentendu est gros, plus la révélation ou rétribution sera spectaculaire. Quelques exemple de thèmes de prédilection des dramas “makjang” pour vous donner une idée : le mariage forcé, le viol, la trahison, le meurtre, les enfants abandonnés et/ou échangés, l’amas de coïncidences trop grosses pour être crédibles, l’amnésie totale ou sélective, l’héritage usurpé, le changement d’identité par chirurgie esthétique, les sosies, les possibilités d’inceste, les secrets de famille, le kidnapping, le chantage, l’adultère, les maladies incurables…tout est bon pour garder captif le spectateur, qui peut regarder au premier ou au second degré, le rire aux lèvres. On peut aussi parler d’un véritable code scénique “makjang” (gestuel, langagier..) avec la gifle, le cabotinage des acteurs, les rires démoniaques dignes des méchantes de la Rose de Versailles, les cris, les yeux exorbités, les cheveux arrachés, les torrents de larmes, les grandes tirades très sérieuses, etc. Les inoubliables kimchi slap et crachat de jus d’orange sont devenus cultes et ont été parodiées dans d’autres dramas et shows TV. 

Kim Yoo Jung dans May Queen (2012)

Je peux vous citer le début du drama Man of Honor comme un exemple de scénario “makjang” : par peur de se faire emprisonner pour malversations, le vilain Seo Jae Myung provoque la mort de son patron et indirectement le coma de la femme de ce dernier, soudoie son chauffeur pour qu’il fasse disparaître l’héritière amnésique dans un orphelinat, usurpe la place de directeur, et se débarrasse de son chauffeur lorsque celui-ci menace de tout révéler. Le chauffeur a pris soin de subvenir aux besoins de l’héritière et celle-ci, persuadée d’être sa fille cachée, va habiter chez lui et tombe amoureuse du fils du chauffeur qu’elle croit être son frère. Corruption ! Trahison ! Assassinat ! Kidnapping ! Autre assassinat ! Fauxcest ! On voit ici parfaitement illustrée cette idée d’ “aller jusqu’au bout des choses”, aux limites de l’absurde. Le Home drama Gloria a également un superbe exemple de makjang avec le frère de Kang Suk qui provoque la mort de sa femme, se débrouille pour faire taire sa maîtresse qui perd la mémoire et ses facultés intellectuelles, tue ses parents dans le même procédé et tente de l’enfermer à vie dans un asile. Et je n’ai même pas parlé de toutes ses tentatives de soudoyer la quasi-totalité de son entourage et de supprimer son nouveau rival amoureux. 

Il est important de retenir que ce qui compte pour définir le makjang  n’est pas un acte extrême ou sortant de l’ordinaire, mais l’accumulation d’actes extrêmes/irréalistes et la manière dont c’est joué et mis en scène. Par exemple le sageuk The Duo commence par un échange de bébés, mais l’échange lui-même et ses conséquences n’ont absolument rien de “makjang”. Je vois beaucoup de listes de “meilleurs makjangs” qui incluent le drame social Heard it Through the Grapevine, de pauvres dramas familiaux cosy qui n’ont rien demandé ou encore des mélos de Lee Kyung Hee, et je trouve que c’est une mauvaise qualification causée par une méconnaissance du genre. Un drama peut tout à fait avoir des intrigues makjang ou “virer makjang” mais ne pas appartenir spécifiquement au genre des makjangs. Certains parlent d’un “spectre makjang” avec du makjang “total” et du “makjang-lite”. 

Seo Woo et Shin Eun Kyung dans Flames of Ambition (2010)

Comment ne pas se tromper ? L’affiche est un bon indice. Si vous voyez que les personnages se lancent des regards torturés et emprunts de rivalité, de gravité et de suffisance, et qu’une atmosphère mystérieuse se dégage de l’ensemble, vous êtes à la bonne enseigne. Mais méfiez-vous, une affiche tout à fait gaie et réjouissante peu cacher le pire soap. Avec l’expérience on apprend à reconnaître les scénaristes qui se sont fait une véritable spécialité dans les dramas à tendance makjang. La plupart du temps vous avez intérêt à les fuir. Pendant longtemps le terme “makjang” a été très péjoratif (mais toujours reconnu comme addictif), et il a connu une renaissance avec l’apparition de ce que certains appellent le “Haut Makjang”, un genre de drame familial, parfois légal, à gros budget qui emploie certains thèmes caractéristiques mais avec plus de finesse, comme Flames of Ambition (véritable hommage au genre).  On peut débattre de l’appartenance au genre makjang de drames à gros budget et gros casting du câble comme World of the Married, SKY Castle et Mine, qui sont un peu les héritiers du haut makjang, mais il y a controverse et on se demande s’il ne vaut pas mieux les ranger dans le genre de la satire et du commentaire social. On peut également distinguer d’autres catégories comme le cosy makjang tel que présent dans Baker King Kim Tak Gu (grand public, bourré de clichés et de bons sentiments, très manichéen) et le makjang trash (on fait dans la surenchère d’horreurs pour retenir le spectateur, quitte à donner dans le grand-guignolesque).  Parfois la production d’un drama makjang est elle-même makjang, comme en témoigne l’incroyable histoire de Princess Aurora

Makjangs notoires et makjang-lite : Temptation of Wife, The Last Empress, The Penthouse, Princess Aurora, Love (ft. Marriage and Divorce), The World of the Married, Mine, SKY Castle, Flames of Ambition

Mes sources :

– Le makjang, genre extrême (Ksociety, oct/nov/dec 2021) qui a notamment des petits dossiers sur les reines du makjang Kim Soon Ok et Im Sung Han
Makjang (glossaire de Dramabeans)
When dramas go crazy : Aurora Princess, a case study (javabeans, Dramabeans)
Makjang 101 : Taking things to the extreme (myweithisway, Reddit)

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